Parentalité et afro-féminisme: éduquer c’est militer

A l’heure où les problématiques sur la parentalité bienveillante ont le vent en poupe et où les questions de genre et de race occupent toute la place dans les débats, nous avons eu envie de nous pencher sur la place de l’afro-féminisme dans la parentalité. La place de la femme noire est centrale dans l’éducation de son enfant au cours de toutes les étapes de son développement, tant sur le plan de la maternité que dans la construction des schémas sociaux de l’enfant. A l’intersection de la lutte contre le racisme et le sexisme, on retrouve l’afro-féminisme comme un bastion de la femme noire pour enfin exprimer sa propre expérience de la parentalité sans confiscation de sa parole ni détournement de celle-ci.

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 Qu’est ce que l’afro-féminisme?

L’afro-féminisme peut être rapproché du Black Feminism, mouvement africain américain qui apparaît dans les années 70, et qui revendique la lutte « contre l’oppression raciste, sexuelle, hétérosexuelle et de classe ». Le but est de « combattre les oppressions multiples et simultanées qu’affronte l’ensemble des femmes de couleurs ».

Cependant l’afro-féminisme se distingue du Black Feminism de par sa dimension afropéenne. L’afro-féminisme parle pour les afro-descendantes majoritairement issues du colonialisme, dont les familles ont vécu une émigration relativement récente, contrairement aux afro-américaines majoritairement issues de l’esclavage. L’afro-féminisme est donc un mouvement spécifiquement européen (afropéen) et qui inclue toutes les diasporas afro-descendantes, qu’elles soient sub-sahariennes ou caribéennes. A partir du vécu de chacune, on arrive à identifier et à lutter contre les oppressions sexistes et racistes que subit la femme noire.

La question du genre dans l’éducation

Difficile d’échapper aux stéréotypes de genre dans l’éducation d’un enfant. Même en faisant l’effort de déconstruire ces schémas, en privilégiant les jouets non genrés, en se rééduquant soi-même pour se comporter comme un modèle vis-vis de l’enfant, ils restent tenaces. Lorsque l’on a hérité en tant que parents afro-descendants d’une conception des genres manichéenne et rigide qui est rarement remise en cause dans les cultures africaines quelles qu’elles soient, il faut à un moment donné lutter. Lutter pour que chacun et chacune soit libre de faire des choix de vie sans subir d’oppression. Lutter pour qu’un jour son enfant puisse un jour prétendre à des fonctions, à un logement, à n’importe quelle ambition sans subir de sexisme. Lutter pour que son enfant puisse simplement devenir lui-même une fois adulte, dans son intégrité, sur le plan sexuel, sur le plan intellectuel et sans subir le regard culpabilisant des autres et le poids de la société. Lutter enfin pour le droit à disposer de son propre corps, qui n’est jamais acquis pour les futures générations de filles.

En tant que maman noire, et comme toutes les autres, on doit trouver son équilibre dans la maternité, et c’est difficile. Concilier vie personnelle et vie professionnelle est parfois un combat quotidien. Il est impossible de se plier à tous les diktats qui régissent la société et aux injonctions à être à la fois une femme qui prend soin d’elle, une épouse disponible, une mère attentive et bienveillante qui parfois même doit tout gérer pour maintenir à flot un foyer monoparental. Non, on ne peut pas être tout cela à la fois dans le même temps. La femme noire a mal au dos. Elle est écrasée par le poids de toutes les injonctions à être forte héritées du colonialisme. Parmi les exemples de femme noire endurcie, la femme noire « potomitan » des Antilles est un pilier seulement parce que les circonstances l’obligent à l’être. Mais lorsque l’on prend conscience que finalement elle en fait trop, qu’elle supporte trop pour elle seule, que peut être a-t-elle le droit de dire qu’elle souffre, il est trop tard. Les rôles sont déjà distribués, les enfants déjà conditionnés, et le cercle sournois du sexisme et de l’isolement se referme.

Sororité noire et afro-féminisme

Et c’est arrivé à ce point d’isolement que constitue le fait d’être une maman noire en France, invisibilisée, mal représentée, réduite à cet être sans parole qui doit tout supporter sans se plaindre car se plaindre c’est se victimiser, que l’on se réfugie dans la sororité noire. Parce que c’est quelquefois une question de survie, de faire appel à sa communauté, ses amies, ses soeurs, ses cousines, ses tantes, sa (ses) maman(s), sa grand-mère, pour se souvenir que non, nous ne sommes pas seules mais que c’est la société qui nous isole, d’abord des hommes avec la misogynoire, et de nos semblables. Les médias ne veulent pas de notre gloire et de nos réussites mais sont friands de misérabilisme et de femmes noires maintenues dans la précarité. Alors les femmes noires se chargent de se valoriser elles-mêmes. L’Etat ne veut pas reconnaître le droit des femmes voilées à se voiler si elles le veulent, comme si leurs choix n’avaient pas de valeur. A force de micro-agressions dans les débats publics, à l’école, au travail, dans les commerces, dans la rue, dans le voisinage, la maman noire qui souhaite protéger ses enfants du racisme et du sexisme fini par trouver des oreilles attentives dans ses semblables, et c’est à partir de cette bienveillance là envers-nous même qu’est né l’afro-féminisme. Solidarité, auto-détermination et auto-célébration entre femmes noires.

La question raciale dans l’éducation

Comment expliquer le racisme à nos enfants? Rokhaya Diallo nous donne des pistes sûres dans son livre « Comment parler de racisme aux enfants ». L’ancienne Garde des Seaux Christiane Taubira quand à elle reconstitue le fil historique du racisme dans son livre « L’esclavage expliqué à ma fille ». L’enseignante panafricaine Jahlyssa Sekhmet apporte aux afro-descendants des outils pédagogiques pour enseigner aux enfants l’histoire noire de la préhistoire à nos jours avec la maison d’édition Conscious Education Editions. La blogueuse Diariatou Kebe, à travers son guide de la maternité « Maman noire et invisible », fait entendre sa voix de femme noire dans un monde blanc.

Eduquer les enfants pour se libérer des oppressions et de la haine, c’est aussi leur inculquer une vraie conscience antiraciste. Pour cela, en tant que parents et modèles il faut trouver la bonne attitude: rester alerte et ne surtout pas minimiser les micro-agressions subies tout en essayant de construire un espace de vie dans lequel les enfants peuvent y trouver une sécurité affective et un épanouissement personnel. Ne pas faire du racisme une obsession et s’accorder le droit de vivre les bons moments que le vivre ensemble peut offrir. Pour trouver cet équilibre, la famille se révèle être un véritable allié pour les parents, et l’afro-féminisme un réel soutien pour les femmes noires dans l’expression de ce qui est mal vécu dans la parentalité et dans le système éducatif dans lequel les enfants sont insérés.

Etre dans une démarche afro-féministe, c’est se projeter dans le futur. Entrevoir un avenir meilleur pour les jeunes générations noires qui ont tout à y gagner d’avoir des mères, des soeurs et des cousines conscientes de leurs potentiels.

Pour aller plus loin:

Le compte Twitter @afros_mums crée par Diaratou Kebe pour témoigner de l’expérience des femmes racisées.

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  1. La semaine des cultures afro-caribéennes: le défilé final - Léonatherapy, le blog afro lifestyle d'Elsa Rakoto

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